« C’est le feu qui terrifie nos pitoyables ennemis. Car nous ne sommes pas simplement vivants,
mais terriblement précis dans nos chants et notre dédain. »
Amina Baraka (1)
Rachel…
Nous le savions.
Le 28 août 2012, nous attendions le jugement. Après des mois de procédures, de reports incessants, de manœuvres dilatoires…
Soit, ils allaient le reporter à nouveau. Soit, ils allaient acquitter ton assassin… Celui, dont ils n’ont jamais voulu donner le nom, ni
montrer le visage. Surtout pas à tes parents, ta famille, tes amis. Pour des raisons de sécurité, disaient-ils.
Tes assassins, plutôt. Car ce meurtrier, sous l’uniforme de la soldatesque saccageant et terrorisant la Palestine depuis des décennies,
n’est que l’infime rouage d’une sanguinaire machine de guerre. Il avait des complices : supérieurs, donneurs d’ordre, commanditaires.
Nombreux avons-nous tenté, à plusieurs reprises, de sensibiliser l’opinion publique (2).
Sans surprise, notre nomenklatura, médias, politiciens et “leaders d’opinion” jouant des coudes, si bavards d’ordinaire, si cabotins de déclarations “twitteuses”, ont parfaitement observé
l’omerta. En France, tout particulièrement.
Ce conducteur du bulldozer qui lentement se dirigeait vers toi… Moi qui, à bord d’un voilier, appréhende toute déferlante plus haute de
quelques mètres que les autres, j’admire ton courage d’affronter un monstre d’acier de cette taille.
Face à lui, tu n’avais que ton seul gilet fluo orange et ton porte-voix. Ta foi, aussi, immense, dans un monde de Paix et de respect de la
Dignité Humaine. Lui demandant de ne pas raser la maison du médecin Palestinien qu’il était chargé de démolir. Dans cet immense camp de concentration qu’est, à présent, la Bande de Gaza, avec la
complicité de l’ONU.
Car, en Palestine, les forces d’occupation ont pour pratique de raser les maisons de ceux qu’ils considèrent comme « opposants » à
leur politique de colonisation. Rien qu’entre 2000 et 2004, période où tu y militais pour la Paix, l’association humanitaire israélienne « B’Tselem » reconnaît qu’à Rafah, la ville de ton exécution, au moins 1700 habitations ont été rasées laissant environ 20000 personnes sans abri…
(3)
Ce conducteur du bulldozer, subitement, devant des dizaines de témoins, accélérant avec la toute puissance de son moteur. Te recouvrant de
terre, t’écrasant. Passant et repassant sur ton corps. Dans la satisfaction du travail bien fait, ou de la mission accomplie…
C’était le 16 mars 2003. Tu avais 23 ans.
Une cinéaste Canadienne originaire du Maroc, Najat Jellab, avec talent, sensibilité, sobriété,
a réalisé un documentaire émouvant sur toi. Les images inédites de ton arrivée à l’hôpital, y sont bouleversantes. Le corps brisé, tu étais mourante. On y entend le récit du crime par un témoin,
sur les lieux mêmes. Comme si nous y étions, à tes côtés.
Surtout, on y fait connaissance de tes parents. Dans votre maison d’Olympia, capitale de l’Etat de Washington sur la côte pacifique, jouxtant la frontière du
Canada. De ta mère, poignante de dignité dans la souffrance. Evoquant, avec tant de tendresse, ton enfance, ton adolescence, ton engagement. Ta détermination, pour aller défendre la Paix et la
Dignité Humaine, à des milliers de kilomètres de ton lieu de vie habituel.
Et, tous les témoignages, d’amitiés, d’affection, de reconnaissance, venus de Palestine. (4)
Justice complice
Finalement, ils n’ont pas hésité. Ils ont osé. Assurés de leur impunité, du soutien indéfectible de tous les gouvernements
occidentaux.
Ces soudards t’ont suppliciée de sang-froid, une première fois. Leur “justice” habile en cyniques simulacres, comme tout instrument d’une
force d’occupation couvrant ses crimes quotidiens, t’a exécutée une deuxième fois : c’est “un accident”, ont-ils jugé. Disculpant ton assassin.
(5)
Mais, dans la sauvage stupidité de l’acte et de son “verdict”, la soldatesque a rasé le semblant de vernis démocratique dont elle voulait se
parer. La caricature de Nick Hayes dans The Guardian en révèle, avec force, l’impact : (6)
En fait, ces fous de guerres et de violences n’ont pas compris que leur déni de “justice” était te faire revivre !... Tu es devenue un
“Symbole” qui, par sa stature, sa dimension, les domine, les écrase tous : hypocrites, lâches, tortionnaires et massacreurs.
Un de ceux qui incarnent l’Histoire. Qui n’a que faire des simulacres de “justice”, sur fond de terreur et de propagande. Arguties,
mensonges, le souffle du Temps les emportent. Seuls, les faits subsistent.
Symbole, tu es et resteras, de tous ces militants de la Paix et la Dignité Humaine, issus d’une multitude de pays y compris d’Occident,
solidaires du Peuple Palestinien.
Démontrant ainsi que les Peuples, contrairement aux castes dominatrices usurpant le pouvoir, avec leurs seconds couteaux, milices et médias,
souhaitent un monde se développant dans la concorde et la solidarité. Beaucoup ont été assassinés, même après ton propre meurtre. Les membres de l’association à laquelle tu appartenais,
International Solidarity Movement [ISM], étant spécialement ciblés.
Cinq ans après ton assassinat, un des plus héroïques d’entre eux, l’Italien Vittorio Arrigoni, a vécu tous les massacres de Gaza.
Aidant à transporter morts et blessés sous les bombes au phosphore et balles à l’uranium, informant le monde entier via son blog des atrocités commises par le régime d’occupation militaire. Par
son livre, aussi, qui ne sera évidemment jamais traduit, ni diffusé en France : Restiamo Umani (“Restons Humains”, ou “Comportons-nous en Etres Humains”…).
Intolérable aux forces de répression, il a été enlevé et assassiné en avril 2011, 8 ans après t’avoir “supprimée”. Utilisant cette fois des
“collabos”, travestis en “salafistes” par leur propagande, pour noyer le poisson. Le chef du commando d’assassins-mercenaires, qui a réussi à fuir le blocus de Gaza, réputé
« infranchissable », était Jordanien… (7)
Tout occupant, malheureusement, génère sa fange, ses “collabos”. En France, sous l’occupation des forces armées allemandes, de véritables
bandes organisées y prospéraient. Les plus sinistrement célèbres étant celles d’Henri Lafont ou de Rudy de Mérode. Sous-traitant une partie des enlèvements, tortures, assassinats, du régime
allemand.
Les barbares en ont dansé de joie comme cet "historien", Geoffrey Alderman, écrivant dans
“The Jewish Chronicle” :
« Peu d’évènements – même pas l’exécution d’Oussama Ben Laden – m’ont procuré autant de
plaisir ces dernières semaines que l’annonce de la mort du soi-disant “militant pacifiste” Italien Vittorio Arrigoni »… (8)
Impitoyablement, le régime d’occupation s’efforce d’interdire l’accès de la Palestine à ces militants pacifistes, témoins de leurs férocités
quotidiennes. A l’exemple de l’assaut sanglant contre la Flottille de La Liberté, apportant
médicaments et vivres à la population de Gaza. Imposant implacablement la devise :
« Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ».
Symbole, tu es et resteras, de ces pays broyés sous les bombes, comme toi tu le fus sous les chenilles du bulldozer.
Le mois même de ton écrasement, on assistait sur nos écrans TV dans la jubilation médiatique, à ce qui restera un des plus grands crimes
contre l’Humanité de tous les temps : l’invasion, l’anéantissement d’un pays entier. La destruction totale de l’Irak. Dans le mensonge, connu de chacun. Déchiqueté, tout comme la Somalie, le
Soudan, l’Afghanistan, le Pakistan, la Lybie. Et, aujourd’hui : la Syrie.
Symbole, tu es et resteras, de la Palestine.
Nation, lacérée, pulvérisée, niée, depuis plus de 60 ans. Dont on arrache les oliviers, fauche le bétail, rase les maisons, extermine
les meilleurs cadres. Jusqu’à assassiner ses artistes et
poètes, comme Mahmoud
Darwich le rappelait. Et, en pleurait.
Palestine où, dans une totale impunité s’agissant de territoires officiellement “occupés” et en violation flagrante de toutes les
résolutions de l’ONU, ce sont non pas seulement des maisons mais, encore plus fort, des villages entiers qui vont passer sous les chenilles des bulldozers.
En juillet dernier, on apprenait ainsi que 8 villages (Majaz, Tabban, Sfaye, Fahit, Halawa, Al
Marqaz, Jinba and Kharuba) et quatre localités, au sud d’Hébron, allaient être réduits en poussière. Leurs habitants expulsés. (9) Pour les
transformer en terrains de manœuvres militaires…
Dis-moi, Rachel… L’abjection, va-t-elle triompher ?...
Silence complice
Depuis ta mise à mort, destructions et massacres se poursuivent en Palestine, dans l’indifférence.
Exemple emblématique : en ce mercredi 29 août 2012, une femme de 42 ans est entre vie et la mort, après avoir reçu plusieurs balles
dans la poitrine. Les soudards des forces d’occupation s’amusant à faire des cartons sur des habitants qui essayent de faire pousser quelques cultures de subsistance, dans ce blocus inhumain de
la Bande de Gaza. (10)
« Gaza sera invivable d’ici 2020 si aucune action immédiate n’est
entreprise », s’inquiète un récent rapport de l’ONU !… (11) Comme si c’était actuellement un centre de villégiature. Un blocus qui dure depuis 2007, enfermant 1,5 million de personnes
dans le plus grand camp de concentration que l’histoire de l’Humanité ait connu. Coupé de tout, depuis 5 ans. Sauf quelques tunnels au sort aléatoire, quand on ne les fait pas sauter à
l’explosif, avec l’Egypte.
« Actions immédiates pour prendre en charge les aspects fondamentaux de la vie : eau,
assainissement, électricité, éducation, santé et autres aspects… », prévient le "coordinateur humanitaire" de l’ONU, Maxwell Gaylord. La population incarcérée étant réduite à boire de
l’eau dont le niveau de contamination est 10 fois
supérieur à la norme admise par l’OMS… (12)
Pendant ce temps, moralisateur, donnant leçons d’humanité et de responsabilité, notre président "fustige" des Etats qui ne sont pas d’accord
pour susciter, entretenir, la guerre civile, envahir et détruire la Syrie (13)… Accompagné par la mélopée de la chorale bêlante, incommensurable, inépuisable, des Belles Ames…
(14)
Les Pussy Riot : Aghhh !... Oui !... La
Palestine : c’est où ce truc ?...
En te tuant, Rachel, les forces d’occupation ont démontré que ce qui se passe en Palestine, ce sont des crimes contre l’Humanité au
quotidien. Bien sûr, en Occident, tout le monde se tait. Personne ne doit savoir ce qui s’y vit. Encore moins, ébaucher, proposer une remise en cause. La conspiration du silence.
Ils on voulu éteindre ta voix. Supprimer ton exemple. Mais, les Palestiniens savent que les Peuples, y compris le Peuple Américain,
vomissent ces politiques de guerre et de terreur qu’on leur inflige.
Nous vivons dans un coup d’Etat permanent où ceux que nous élisons, confisquent la "politique étrangère" qualifiée de "domaine réservé".
Soutenant les pires dictatures, régimes d’apartheid, racisme d'Etat. Dans la haine de l’Autre, justifiant les occupations militaires et régimes policiers, instruments de la spoliation
coloniale.
En France, sous couvert d’une alternance bidon, nous subissons un totalitarisme. A commencer par celui de l’information. La même
nomenklatura détenant tous les médias, y compris publics. Les utilisant en matraquage de désinformation et de propagande. Appliquant l’intimidation. S’efforçant d’étouffer toute expression
citoyenne "déviante", dès qu’il s’agit de politique étrangère.
Exemple, parmi tant d’autres : un citoyen qui avait exercé sa liberté de penser et d’expression, en publiant dans un journal son
opinion sur ce qui se passait en Palestine, a été brutalement sanctionné. Invoquant le “manque de devoir de réserve”, du fait qu’il était fonctionnaire. Saluons ce sous-préfet, admirable de
courage, Bruno Guigue …
« Nous refusons le bâillon à la libre expression… », beuglent les abrutis, s’érigeant dans une posture matamore en défenseurs d’un ramassis de viragos… (15) Là, soudainement, ils se taisent. Muets.
Car nous vivons, sous la botte d’une “police de la pensée”. Sorte de Nouvelle Inquisition. Avec ses Torquemada.
Les prétoires, d’où ces fanatiques lancent leurs anathèmes, prescrivent leurs bûchers, ont évidemment connu une évolution technologique
depuis le Moyen-Age. A présent les instruments, du terrorisme intellectuel qu’ils exercent, sont devenus “médiatiques” : avec leurs presses, sociétés d’édition, radios, et chaînes
TV.
Accusant de « blasphème » ceux qui osent se poser des questions, exercer leur liberté de penser, pire : leur esprit critique.
Ceux qui agissent ainsi se verront, diffamés, calomniés, accusés d’être des “conspirationnistes”, ou des “confusionnistes”.
Ou, en plus colorés : des “bruns-rouges”, ou des “rouges-verts”, à moins que ce ne soient des “verts-bruns”… Projetant, en réalité, les
couleurs du camouflage des forfaits, crimes, atrocités, qu’ils sont chargés, payés, vendus, d’occulter, transfigurer, soutenir, encourager.
Mais, grâce à toi, à ton courage face ce gigantesque bulldozer, ces Nouveaux Inquisiteurs et leurs crachats se voulant menaçants, nous
paraissent soudain dérisoires. Des vermisseaux, se tortillant dans la lueur glauque de leur lâcheté…
Tes parents nous donnent, aussi, un exemple magnifique de sérénité, de ténacité. Ils continuent ton combat et nous invitent à le poursuivre.
Ta maman proposant la métaphore de l’escalier :
“All you ever do is take the next breath and the next
step”, prendre son souffle pour franchir la marche suivante. (16)
Instaurer la paix et combattre l’injustice est un travail qui n’a pas de fin, comme ils le disent si bien :
“There's no end to the work that can be done around this
issue, and other peace and justice issues.”
Oui. Qu’importe ce jugement ?... La “justice” des hommes ne vaut que ce qu’ils sont.
Rachel…
Au-delà de tout ce que tu as fait pour la Palestine, nous ne serons jamais assez reconnaissants pour tout ce que tu nous as offert.
Dans cet océan de barbaries et d’obscurantismes où nous sommes plongés, tu es de celles et ceux, lumineux, qui nous donnent l’espoir en la
Conscience Humaine et en son devenir dans la Paix.
L’abjection ne triomphera pas.
(1) Eloge funèbre de James Baldwin. Cité dans “James Baldwin ou le devoir de violence”, de Njami Simon, éditions Seghers, 1991, p. 246.
(2) Dans ce blog, voir :
i. Rachel Corrie : In Memoriam, 9 mars 2008, http://stanechy.over-blog.com/article-17510446.html
ii. Rachel Corrie, Tu Nous Manques, 8 mars 2010,
http://stanechy.over-blog.com/article-rachel-corrie-tu-nous-manques-46024727.html
(3) Harriet Sherwood, Rachel Corrie ruling 'deeply troubling', says her family –
American activist's family vows to appeal against Israeli court's ruling that her death was a 'regrettable accident', The Guardian, 28 août 2012, http://www.guardian.co.uk/world/2012/aug/28/rachel-corrie-ruling-deeply-troubling
(4) Dans ce billet, avec l’amicale autorisation de Najat Jellab, j’ai repris ce documentaire dont je recommande la vision et la
diffusion. Il peut être visionné sur Dailymotion : http://www.dailymotion.com/video/xsr3oh_her-name-was-rachel-corrie_news
(5) Harriet Sherwood, “Rachel Corrie’s death was un accident, Israeli judge
rules”, The Guardian, 28 août 2012, http://www.guardian.co.uk/world/2012/aug/28/rachel-corrie-verdict-accident-judge
(6) Nick Hayes, The Guardian, 28 août 2012, http://www.guardian.co.uk/cartoons
(7) Ramzy Baroud, “Gaza trial must
offer more than verdict”, Asia Times, 29 août 2012, http://www.atimes.com/atimes/Middle_East/NH29Ak01.html
(8) Cité par Harriet Sherwood dans The Guardian, le 18 mai 2011, et Ramzy Baroud dans Asia Times, le 29 août 2012, Op. Cit.
:
"Few events - not even the execution of Osama bin Laden - have caused me greater pleasure in recent weeks than news of the death of the Italian so-called
'peace activist' Vittorio Arrigoni".
(9) “Israel orders demolition of
eight Palestinian villages for IDF training sites”, 23 juillet 2012, http://www.rt.com/news/israel-demolish-palestinian-west-860/
(10) “Gaza woman in critical
condition after shooting near Israeli border”, 29 août 2012, RT, http://rt.com/news/line/2012-08-29/#id36585
(11) “Gaza will be “unlivable” by 2020 unless immediate action taken : UN
report”, RT, 28 août 2012, http://rt.com/news/gaza-israel-un-report-695/
(12) “Gaza will be “unlivable” by 2020…”, Op.
Cit.
(13) “Syrie : le président français fustige la position de Moscou et de Pékin au CS”,
27 août 2012, RIA Novosti, http://fr.rian.ru/world/20120827/195801574.html
(14) Solidaires des Pussy Riot Nous refusons le bâillon à la libre expression, L’Humanité
(le journal…), 28 août 2012, http://www.humanite.fr/monde/solidaires-des-pussy-riot-nous-refusons-le-baillon-la-libre-expression-502876
(15) L’Humanité, 28 août 2012, Op. Cit.
(16) Harriet Sherwood, “Rachel Corrie’s mother : “I know this won’t be the
end”, The Guardian, 26 août 2012, http://www.guardian.co.uk/world/2012/aug/26/rachel-corrie-mother-not-end
Photo d’une maison détruite à Gaza, août 2012 : Mohammed Salem (http://rt.com/news/gaza-israel-un-report-695/)