Du conseil international en gestion stratégique et en développement d'économies émergentes... Au regard sur la régression du respect de la dignité humaine, des libertés et du partage. Une espérance solidaire avec ceux qui ne l'acceptent pas. A contre-courant...
- Ça "déménage", n’est-ce pas ?... C’est du Thierry Pelletier.
. C’est qui ?
- Le meilleur écrivain français actuel.
. Rien que ça ?
- Oui. Rien que ça.
Certains me diront : "… Je n’en ai jamais entendu parler…". Normal.
Bon, disons-le d’entrée... Son grand-papa n’a pas fait fortune dans le pillage des ressources naturelles des colonies d’antan : bois tropicaux, caoutchouc, monopole de leur commerce extérieur et tutti quanti… Manque de bol, son papa n’évolue pas dans la sphère des gouvernants et de la Nomenklatura Culturelle. Dans sa famille, non plus, pas de transfuge d’un parti à un autre.
Très coté, le "transfuge", en ce moment. On se les arrache. Portes, chéquiers, s’ouvrent dans les grandes largeurs.
Tout ce qui permet aux rejetons "littérateurs" de parader, les cheveux au vent, dans les comités de direction des sociétés d’édition, les médias, et de sniffer avec les copains, à New York, Ibiza ou ailleurs. Avec le privilège de faire publier n’importe quoi, n’importe quand. Sous les applaudissements nourris, orchestrés par les "chauffeurs de salles" (1) des émissions TV, spécialisées dans la promotion commerciale et la publicité clandestines.
Aurait-il fait l’usine à écrivains Normale-Sup, cela aurait pu être rattrapable… Mais là, c’est trop tard. Puis, circonstance aggravante, il n’est pas le genre à déambuler, dans les salons ou devant les caméras, l’écharpe rouge ou blanche en cachemire, sur un costume laine et soie. Tenant sa coupe de champagne rosé, le petit doigt en l’air. Il n’est pas tendance. Pardon, on se doit de dire "vintage", à présent.
Non. Il a une tête de boxeur. Catégorie Mi-Lourds. Cheveux ras, le visage fermé, on a l’impression que le direct du droit va partir, suivi, dans le quart de seconde, d’un uppercut du gauche. Pour peu qu’on dérape en sa présence. Alors qu’en fait, il a un cœur gros comme ça…
Et puis, sa thématique, son univers… Pas le genre à se laisser attacher à un radiateur, bâillonné, dans une combinaison en latex, pour se faire chatouiller la plante des pieds par une "dominatrice". Avec une plume en duvet de canard (2). Délayant, ensuite, le ravissement de ces sensations, pendant deux cents pages. A la Sollers ou à la Modiano… Pas le latex, le délayage…
Ah !... Tartiner sur ses états d’âme, et ses histoires de fesses, avec Venise en toile de fond !... Filon inépuisable… Regardez, même Sylviane Agacinski (3), qui ne vendait plus un bouquin, vient d’en sortir un, sur "les perversions sexuelles". Ça, c’est vendeur !...
Voyons !... On n’a pas idée de parler de « la France d’en bas » en ce moment. La France des fracassés, de la pauvreté, des exclus produits par un système économique devenu une machine à déchiqueter. Dans un des pays les plus riches du monde. Un système économique, on n’arrête pas de le dire, de le savoir, où les riches s’enrichissent sur le dos d’une majorité. Qui voit le nombre de ses pauvres se multiplier (4). Laissons les veaux tranquilles, derrière Doc Gynéco en joueur de flûte, de leurs pas de sénateur… Ruminant placidement, vers l’abattoir…
Au moment où triomphe "Le Libéralisme" en France, la ligne éditoriale c’est : anesthésie générale. La misère en France, ça n’existe pas. C’est uniquement dans les pays sous-développés. Chez les "barbares", qu’on est obligé de bombarder et de mitrailler, tous les jours, pour leur apprendre "les bienfaits de l’initiative individuelle et de la liberté d’entreprendre"…
Non, en France, "Pays des Lumières", celui qui tombe dans la misère et la précarité, c’est qu’il les a bien cherchées. Tant pis pour lui. C’est la loi de la sélection naturelle. C’est la vie… Et, puis, celui qui n’aime pas la France, il n’a qu’à la quitter. Na !...
Pour achever le tout, le nom aussi : « Pelletier »… On n’a pas idée… Ça sent la France profonde, provinciale. Cela ne sonne pas Rive Gauche. Pas plus Rive Droite, d’ailleurs. Il doit avoir encore de la terre sur les souliers. Fouler la moquette des médias et le parquet des TV…
Talent ?... Tout ça n’est pas très télégénique, radiophonique… Ce n’est pas avec ça qu’on vend des livres. C’est avec une "image", "un concept". Tout le "concept" est à revoir. Ça ne passe pas auprès des attachées de presse, et des détachés en ronds de jambes.
C’est peut-être "la faute à pas de chance", mais les invitations pour parler de son travail d’écrivain, sur les plateaux TV, ou stations de radio, ce n’est pas pour demain. A l’extrême limite, on pourrait le caser dans On a tout essayé… Entre un gloussement et un ricanement…
Et, pourtant…
Quand on lit Thierry Pelletier, la prose de tous ces souffreteux du nombril, que nous impose le cirque médiatique, en comparaison, c’est de la roupie de sansonnet. Ceux qui ont apprécié ses textes, disent qu’il y a du Bukowski (5), chez lui. Sans sa lubricité ou sa scatologie provocatrices. Ce qui n’est pas plus mal. Ou encore, du Céline.
La première fois que je l’ai lu, je me suis dit : « Enfin ! Nous tenons notre Erskine Caldwell (6), notre John Steinbeck !... (7) ». Pour moi, il est de la même fratrie qu’un Pedro Juan Gutiérrez.
Tous ces écrivains, qui ont su rompre la loi du silence sur la misère, l’exploitation économique et sociale de l’homme par l’homme, le racisme, la souffrance, les rêves écrasés. Et, bâtir des œuvres superbes, sur une écriture dense, sans pleurs, sans militantisme. Avec, en toile de fond, la Dignité Humaine.
Une dimension en plus : une énorme tendresse. Je n’imagine pas Thierry Pelletier rater sa sortie comme Céline, finissant en ermite aigri, envahi de chats. Dans ses textes, il y a toujours un zeste, un gros zeste de tendresse. A la François Villon.
Tendresse poétique, sous-tendue de défi goguenard à l’égard de toute autorité. Du moins à l’égard des politiciens, et de leurs milices, qui confondent organisation sociale et répression populaire. Ces nouveaux versaillais, au service non pas d’un ordre idéalisé, mais de l’écrasement cynique de toute aspiration à un monde solidaire.
Bukowski, Céline, Villon, Caldwell, Steinbeck, Gutiérrez, c’est trop fort ? Non. Pas assez (8). Mais, on devrait arrêter avec ces filiations, ces influences ou similitudes, directes ou supposées. Lui, c’est lui. Et, un sacré LUI.
Il en a vu... Il me fait penser à l'androïde Roy Batty, joué par Rutger Hauer (9), dans le film de Ridley Scott : Blade Runner. Violences, souffrances, moments de beauté aussi, entrevues aux quatre coins de la galaxie. Rassemblées dans la dignité d’une révolte, en un poème, lors de la poignante scène finale, "Tears in Rain". Poème magnifique, que Rutger Hauer récitait sous la pluie, une colombe dans les bras, à un "humain", joué par Harrison Ford, qui mesurait, stupéfait, sa petitesse et sa médiocrité, face à cet être mi-homme mi-robot.
La galaxie de la misère, en France, de la "Zermi", de la galère, de la survie, il la connaît. D’une extrémité à l’autre. D’un infini à l’autre. Nos politiciens professionnels, eux, en sont encore au stade du microscope. Ils ne savent que se pencher, avec leurs pincettes et leurs calculettes, sur cette galette de chameau qu’est, pour eux nantis jusqu’aux oreilles, "La Précarité". En se bouchant le nez.
Il a fait tous les métiers. Educateur, travailleur social, il a connu, observé, aidé, compris, tous ces hommes et femmes, devenus, pour certains, toxicomanes ou SDF. Ces paraplégiques de la détresse. Sans se prendre pour Mère Térésa.
Rage et colère, on les sent, contenues par l’humour, la générosité, et la lucidité. Lucidité enfouie derrière un blindage, pour ne pas exploser au contact des coups de hache du destin, lorsqu’il s’acharne sur les plus démunis.
On a pu l’apercevoir, invité comme "éducateur", dans une émission TV de France 3, le 17 octobre dernier « Ce Soir ou jamais » sur "La Précarité". Noyé, au milieu des meilleurs théoriciens officiels de cette anomalie sociale. Bien sûr, ce fut un dialogue de sourds entre théories économiques d’un côté, et vécu de l’autre.
Le vécu, véritable école des grands romanciers. Il a eu cette chance, qui lui permettra de construire une de ces œuvres contemporaines, pétries d’une réalité aussi violente que belle, trop rares dans notre littérature.
Il en a déjà fait un livre (10) : "La Petite Maison dans la Zermi". Des nouvelles, 24, sous forme de portraits et de tranches de vie. Avec, pour originalité supplémentaire une quinzaine d’illustrations, chacune réalisée par un dessinateur différent.
Ce regard, on le retrouve régulièrement dans les scénettes de son blog, "La France de Toutenbas". Des bijoux. Sans trémolo, ni misérabilisme. D’une justesse d’observation et d’une drôlerie qui décapent, dans le ridicule, le décor bling-bling des marquis au pouvoir. Avec un tempo, que ne possède aucun romancier français, en ce moment. Bruno de Stabenrath ou Marc-Edouard Nabe, mis à part. Tous viennent du monde de la musique, avec une solide formation musicale, il est vrai.
Pas n’importe laquelle.
La grande, la vraie. L’égale d’un Bach, d’un Beethoven. Rock, blues, folk, country. Au contact des meilleurs : Eddie Cochran ou Gene Vincent. Il a joué dans un groupe pendant une vingtaine d’années, "Les Moonshiners" (11), et avait adopté comme nom de scène : Cochran (12).
Ambiance, rythme, montrant à toutes ces Précieuses Ridicules, dont on nous gave médiatiquement avec leur "tambouille romancière", ce qu’est la Littérature. Avec un grand "L". Oui, ce n’est pas l’agencement d’une suite de mots, sur des soupirs, devant un miroir, assaisonnée de trois couches de vernis.
Thierry, on n’ira pas jusqu’à te demander un remake de La Comédie Humaine, d’accord…
Lâche-toi. Ecris-nous quelques romans, bien trempés.
Comme un rock.
(1) Pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion d’assister au tournage d’une émission TV de divertissement, le "chauffeur de salle" est celui qui, derrière les caméras, commande les applaudissements, avec leur intensité, ou le silence, au "public" présent dans la salle.
(2) "Vu à la TV", la promotion d’une telle œuvre, avec son auteur invité dans une "émission culturelle", la semaine dernière…
(3) Sylviane Agacinski, "philosophe" française, plus connue pour être la seconde épouse de l’homme politique Lionel Jospin, que pour son génie "philosophique".
(4) En 2007, la France compte deux millions d’enfants vivant sous le seuil de la pauvreté, et 20 % des jeunes entre 18 et 25 ans, sans domicile, dans des centres d’accueil.
(5) Bukowski (1920-1994), romancier et poète américain, remarquable pour sa lucidité, pleine d’humour, tant à l’égard de sa personne que de "la comédie humaine". Il avait défrayé la chronique en France, en octobre 1978, lors d’une apparition gargantuesque, "arrosée" et mouvementée, sur le plateau de l'émission littéraire Apostrophes, animée par Bernard Pivot.
(6) Caldwell est surtout connu en France pour ses deux romans : Tobacco Road (La Route du Tabac) et God’s Little Acre (Le Petit Arpent du Bon Dieu). Ses "Short Stories", courtes nouvelles de deux-trois pages, moins diffusées, sont un modèle d’écriture. Je recommande : The Stories of Erskine Caldwell (1929 -1941), Brown Thrasher Book, by the University of Georgia Press – 1996 – Athens – Georgia – USA.
(7) Le John Steinbeck des célèbres romans : Of Mice and Men (Des Souris et des Hommes) et The Grapes of Wrath (Les Raisins de la Colère).
(8) D’excellentes critiques ont paru dans la presse écrite, notamment : Le Monde, Libération, L’Humanité, Rolling Stone, Le Monde Libertaire, Elle.
(9) Le meilleur rôle de l’acteur hollandais, Rutger Hauer dans un film culte, couvert de prix, sur une splendide musique de Vangélis. Notons, avec regret, que le splendide poème qu'il récitait à la fin du film a été tronqué dans la dernière version du DVD, enlevant toute la force émotionnelle de la scène.
(10) Publié aux Editions Libertalia, mars 2007. Editeur indépendant de l’industrie médiatique liée aux marchands de canons. A encourager, et à soutenir en achetant ses publications.
(11) "Mooshiners" est une référence aux distillateurs et contrebandiers d’alcool, dans les Etats du sud des USA. Dans les Appalaches, notamment. Ils ont eu leur heure de gloire pendant la Prohibition. Le terme, dans la tradition musicale et littéraire, renvoie à une attitude populaire de défiance à l’égard d'un Etat plus soucieux d’imposer des taxes sur les pauvres, que d’assurer une justice économique et sociale.
(12) Eddie Cochran (1938 – 1960), un génie du rock fauché à l’aube d’une fulgurante carrière dans un accident de voiture, lors d’une tournée en Grande-Bretagne. Auteur de chefs-d’oeuvre, parmi lesquels : C’mon Everybody, Nervous Breakdown, Summertimes Blues…