Du conseil international en gestion stratégique et en développement d'économies émergentes... Au regard sur la régression du respect de la dignité humaine, des libertés et du partage. Une espérance solidaire avec ceux qui ne l'acceptent pas. A contre-courant...
Sincèrement, je l'étais.
A la voir toute fraîche, pimpante, bondissante d'une passerelle d'avion militaire à un jet ministériel, d'un 4 x 4 officiel à une limousine gouvernementale. Répondre aux interviews, en treillis, en tee-shirt, en tailleur, cheveux tirés, cheveux lâchés, boucles d'oreilles. J'oubliais : le chouchou fleuri blanc, contraste parfait sur de splendides cheveux noirs !...
Ma photo préférée : toute mignonne, avec sa natte, sous son joli chapeau de brousse. Il lui allait à ravir. Elle qu'on disait, il y a peu, mourante et perdant ses cheveux...
Ingrid Betancourt : libérée ! Alléluia !
Otage pendant six ans c'était, en effet, inadmissible.
Ce n'est pas parce qu'elle était membre de l'aristocratie colombienne et de la grande bourgeoisie internationale, avec sa double nationalité, qu'elle méritait pareil traitement. Encore moins en raison de son statut d'élue au parlement de son pays, la Colombie, candidate à l'élection présidentielle, lors de son enlèvement, sous des couleurs "écolos".
Moment de satisfaction passé, soudain, ce fut l'orage tropical, le déferlement, l'inondation. Impossible de l'endiguer, de s'abriter, de se réfugier. D'un média à l'autre, radio, TV, presse : de véritables torrents. Programme interrompus, émissions fleuves, cahiers spéciaux : l'hystérie médiatique dans ses débordements. Même habitué aux crises récurrentes de prurit de cette confrérie, on est à chaque fois surpris : jusqu'où vont-ils aller se demande-t-on ?...
Même ma grand-mère, entourée de ses images pieuses et de ses romans à l'eau de rose, n'en pouvait plus. Elle qui n'avait pas touché une raquette de tennis depuis plus d'un demi siècle, elle en était réduite à regarder Vénus Williams terrassant ses rivales à Wimbledon !... Il lui était devenu impossible d'ingurgiter cette « choucroute ». C'est ainsi qu'elle appelle cette « info » déversée à la louche. A la louche ? Non. Par camions-bennes ! En veux-tu, en voilà ...
Tel un vol de sauterelles, en France, tous les politiques, même les plus fossilisés, mammouths, dinosaures, brontosaures, se bousculant au premier micro pour chanter la béatification de l'héroïne du jour. Même le pape a pondu son homélie. La canonisation d'une femme en sainte icône, de son vivant, est en marche. On n'arrête pas le progrès.
Bon, la classe politique française tient à montrer, sans doute, que la France, sous sa conduite éclairée, est une merveilleuse terre d'accueil pour les immigrés... A partir du moment où ils ont leurs papiers en règle... Ingrid Betancourt est française, par naturalisation, du fait de son premier mariage avec un français. Donc, rien à dire : elle a droit au tapis rouge...
J'attendais quelques bribes d'analyse sur ce qui se passait en Colombie. On sait qu'une guerre civile s'éternise depuis plusieurs décennies. Tous ces clichés sur ces affreux marxistes, trafiquants de drogue, enleveurs d'honnêtes citoyens, paraissent un peu légers. Nous resservir à nouveau le plat de la "civilisation" contre la "barbarie", légèrement indigeste à la longue.
Malgré le silence des médias, on connaît un peu la musique...
Schéma classique en Amérique latine, la Colombie (1) est le pays de la corruption extrême où la caste descendante des colons dite "blanche" (20% de la population) maintient, pour conserver ses immenses privilèges, le reste du pays dans la misère, l'analphabétisme et le racisme. Cette situation provoque la révolte (2), avec tous ses excès, des exploités dont les 60% de métis qui composent la majorité de la population. Les paysans sans terre représentent ainsi l'armature des opposants.
Dans ses grandes envolées lyriques sur l'amour de l'humanité, aucun mot, aucun regard, aucune pensée, aucune allusion, d'Ingrid Betancourt, pour ces damnés de la terre...
Bizarre.
Comme le faisait remarquer un latino-américain, philosophe, le « cirque » Ingrid Betancourt n'est que la célébration des retrouvailles d'une des leurs au sein de la nomenklatura. Cette caste "blanche", mondialisée, imbue de sa croyance dans la race supérieure, modèle de civilisation, autant que de ses privilèges, aveugle à l'injustice du monde qu'elle impose et à sa remise en cause qu'elle provoque... Hors de sa race, point de salut.
Il n'y a qu'à comparer l'attitude très récente des médias occidentaux...
Les mêmes ont passé sous silence, au mois de mai, la sortie du centre de torture de Guantanamo de Sami Al Hajj, le cameraman d'Al Jazeera, après six ans et demi. Enlevé par les services secrets américains au Pakistan. Sans avoir été jugé, ni inculpé. Rien n'a pu lui être reproché. Simplement, il se trouvait au Pakistan pour faire son travail. De torture en torture, de retour dans son pays le Soudan, il éprouvait les plus grandes peines à marcher et à parler. Sa libération n'a pas été fêtée en Occident.
Au mois d'avril, c'était Bilal Hussein qui sortait de deux ans de détention. Après avoir été enlevé par l'armée américaine en Irak et gardé dans une prison privée, sans jugement, ni inculpation. Il faisait son travail de photographe pour l'agence internationale AP. Là encore grand silence des médias occidentaux.
Tout comme le peuple de Palestine détenu en otage, avec une quarantaine de résolutions de l'ONU non appliquées à ce jour.
Dans le camp de concentration de Gaza, plus d'un million et demi de Palestiniens survivent dans des conditions innommables. Là, les gardiens ne se limitent pas à vous empêcher de prendre une douche, ils dynamitent les puits, rasent au bulldozer toute culture, tout élevage. Et, n'hésitent pas à tuer. Même les enfants. Plus de 200 enfants ont été tué à Gaza, depuis le début de l'année.
Les Palestiniens sont otages d'une situation qui dure depuis 60 ans.
Entre 6 ans et 60 ans... Peut être est-ce l'application, par les médias, d'une date de péremption dans les horreurs, à l'exemple des fromages ou des steaks hachés ?... Au-delà d'une certaine durée, cela n'intéresse pas les médias.
Et puis, il faut de la tragédie "people", pas de la tragédie sanguinolente.
"Indécence", certains disent.
Mot trop aimable, trop charitable, pour qualifier cet histrionisme, ce délire collectif.
Oui ...
Le « cirque » Ingrid Betancourt : ras le bol !
(1) Deux fois la France en superficie, avec 45 millions d'habitants.
(2) Lemoine, Maurice, Un Chef des FARC Parle, Le Monde Diplomatique, août 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/LEMOINE/14999