Du conseil international en gestion stratégique et en développement d'économies émergentes... Au regard sur la régression du respect de la dignité humaine, des libertés et du partage. Une espérance solidaire avec ceux qui ne l'acceptent pas. A contre-courant...
Il a gagné toutes les courses, les plus grandes. Pilotant des merveilles de technologie. Participant à leur conception, leur création, leur mise au point.
Ne confondons pas. Il ne s’agit pas de ces véhicules tournant sur des circuits pendant “deux” heures. Dans les paillettes, les bullettes, et les pétarades gorgées de CO2. Suivis par la béatitude du regard cocaïné, des bimbos siliconées. Ces pom-pom girls des paddocks aux senteurs de kérosène se demandant, chaque matin, si demain n’est pas la veille. Moteurs hurlants et fumées, caricatures de la performance dite “sportive”, que s’arrachent les TV, une des images les plus achevées de nos vies citadines, noyées dans le paraître et la pollution.
Non. Ce sont des courses qui se comptent en journées, en milliers de miles nautiques ou de kilomètres. Au large. A travers hémisphères et océans. Les plus exigeantes, sur une centaine de jours. En équipage ou seul. Seul à bord : les courses en solitaire. Autour du monde, sans escale. Les plus belles. Seul face à vous-même, l’océan, le ciel, votre voilier et le vent pour le propulser.
A ne pas confondre, non plus, avec les “régates”, se déroulant entre des bouées, dans le confort abrité d’une baie. Certaines, contaminées à l’extrême par les mondanités, l’ostentation et le snobisme. A l’identique des courses motorisées, sur des circuits. Comme s’il existait une corrélation dans les activités humaines : plus on se rapproche du rivage, et plus l’âme se rouille…
Titouan Lamazou est un de ces navigateurs formés, entre autres, par Tabarly, sur ses bateaux et dans ses courses. Leur maître à tous, non par le discours, mais par l’exemple. Ces courses transatlantiques qui vous greffent, à la place du plexus, une boule aussi lourde qu’une masse de plomb. Nœud gordien en fils d’acier, liant ce que vous êtes et souhaiteriez devenir : doute, espoir, ténacité, découragement, colère, volonté, angoisse, apaisement…
Rationalité et superstition. Quel est le marin au large, quelles que soient ses croyances, qui n’a pas ses gris-gris ?... Dérisoires et émouvants : peluches, photos, médailles, tire-bouchon ou autres objets surprenants, censés se concilier la Chance, la Baraka. Paratonnerres microscopiques pour conjurer les cruautés du Destin. Lorsqu’il se déchaîne, en un centième de seconde. Vous brise ou vous engloutit…
Et, la tendresse. Fondamental. Car, par-delà l’horizon, il y a ceux que vous aimez. Vos seules forces et certitudes.
Face à des montagnes d’eau ou de glace. Tels ces icebergs du Pacifique sud, cauchemars fascinants de beauté. Les plus effrayants étant ceux à fleur d’eau, imperceptibles au radar et au regard. Surgissant, dans le brouillard ou la nuit, la clarté lunaire ou la splendeur solaire.
La solitude, et tous ces bruits qu’un terrien assimilerait au silence, dans la crainte : choc ou glissement des vagues contre la coque, murmure de la pluie ou clameur des “quarantièmes rugissants” (1). Mais qu’un centaure marin, cet homme-bateau, écoute, avec respect, à chaque creux, à chaque crête.
Solitude, accompagnée des voix de l’assistance technique d’une équipe au loin, sur un autre continent : spécialistes en météo, en architecture ou en maintenance navales, médecins ou chirurgiens (2). Qui, tour à tour, vous agacent ou vous rassurent. Parfois, préférant couper le son pour mieux prendre conscience de la chance que vous avez : réaliser votre rêve… Dans l’humilité pascalienne de notre petitesse, se mesurer aux immenses forces de la nature qui régissent notre planète. De cap en cap, dont le célèbre Horn (3).
Vaincre (4). Et, partir.
Forgé par cet univers, Titouan Lamazou a quitté la compétition (5). Avec pour richesse, la vision d’une Terre sans frontières, ni races. Pour retrouver sa première vocation : artiste. Passionné de dessin, de peinture, de photos. Poursuivant ses rencontres, sur tous les continents. Oiseau migrateur avec, pour ailes, ses carnets de croquis et ses pinceaux…

C’est lui, qui m’a fait découvrir l’art des peintres d’Haïti. Dans un magnifique livre, composé de reproductions d’aquarelles, et de photos des principaux artistes de ce pays : Haïti – Récits de voyage (6). D’autres ouvrages, aussi, m’ont comblé. Il les a intitulés : Carnets de voyage (7). Ce mélange de découvertes, de rencontres avec des peintres, artistes et personnalités à l’extraordinaire vitalité. Loin. Au large des circuits habituels de la mode et de la routine touristiques.
A partir de 2002, il s’est lancé dans un ambitieux projet, alliant l’art traditionnel du peintre et du photographe, avec les plus récentes techniques "reprographiques". Passionné de high tech, il utilise toute la palette de ces nouveaux instruments artistiques que peuvent être l’informatique ou le numérique. Epaulé par une excellente équipe, notamment d’infographistes, lui assurant tout particulièrement, parmi ses visions picturales, la maîtrise des difficiles photographies panoramiques.
Il a travaillé sur un tour du monde, à travers des portraits de femmes. Une quinzaine de voyages, répartis sur 6 ans, cinq continents, une trentaine de pays. Il en a ramené 200 portraits, avec des photos et des films. Aboutissant, en octobre 2007, à l’exposition “Femmes du Monde” au Musée de l’Homme, à Paris.
Le résultat est superbe.
Magnifiques visages de femmes. La doyenne, brésilienne, a 107 ans. Portraits mais, "portraits-dialogues" devrait-on dire : témoignages, échanges, confidences. Elles ont, toutes, répondu à ses questions. Sur l’évolution des sociétés apparemment si différentes, où les problèmes de l’être humain sont exactement les mêmes. En leur temps, pas si lointain, des artistes que je vénère, la photographe Tina Modotti ou le peintre-sculpteur Guayasamin, ont construit leur art sur cette quête universelle.
Quête des besoins élémentaires que tout être humain, aujourd’hui, devrait voir satisfaits, compte tenu de la richesse accumulée dans le monde : travail, accès aux soins, éducation, justice, dignité, liberté. Epanouissement, aussi : l’Homme n’est pas un poulet de batterie…
Ces portraits de femmes, pour l’essentiel, se situent sur d’autres continents que le nôtre, où dans ces sociétés comme ailleurs, comme toujours, elles sont un des moteurs essentiels de l’évolution. Mais, qui dans beaucoup de ces contrées ne peuvent rien devant les cataclysmes et la misère qui les accablent, pas plus que leurs hommes qui en désespèrent. Rien devant le pillage des ressources de leurs pays, qui subissent tous, oui tous, la complicité d’une caste au service des pillards internationaux.
De cela, il n’en est pas question dans l’exposition. C’est normal. Ce n’est ni le lieu, ni l’esprit. L’Art, souvent, est obligé de tourner le dos à la politique pour ne pas y perdre sa substance. Il ne peut se réduire à la production de Guernica, ou à la reprise des thèmes de Goya, à la chaîne… Mais on se doit, sans altérer son plaisir, de ne pas oublier l’envers du décor.

Exposition qui se décline, et se complète, sur tous les supports : catalogue, livre, DVD. Modernité oblige. Ce qui est très bien, donnant du relief à tout détail qui aurait échappé, ou à toute contemplation qui aurait été, à regret, écourtée. Les petits films, illustrant chaque portrait, sont de véritables délices. Dégustez-les, déjà, en ligne (8).
Ce travail implique d’importants moyens financiers. Titouan Lamazou est soutenu par de puissants sponsors (9). Souhaitons qu’ils n’enserrent pas, progressivement, l’inspiration et la recherche de l’artiste dans une “cible” de consommateurs… Eternel bras de fer, me direz-vous, entre l’artiste et son mécène, galeriste, éditeur, producteur, public…
Des excès, dans ce “marketing de la création”, sont courants dans d’autres domaines : cinéma, audiovisuel, édition. Où la représentation du monde, autre que celui dans lequel nous vivons en Occident, ne doit laisser transparaître que le folklore ou le misérabilisme. L’indépendance déterminée d’un artiste, face au “système marchand”, court un danger aussi grand qu’un voilier croisant la route d’un tronc d’arbre, flottant entre deux eaux…
Si vous avez un bouquet de minutes à vous offrir, ou à offrir, allez visiter cette exposition. Sa prolongation, initialement prévue du 30 mars au 16 juin prochain, vient d’être étendue jusqu’à la fin du mois d’août 2008.
Vous y vivrez un tour du monde de la dignité humaine. Dans la tendresse du regard de femmes, belles de leur courage.
(1) “Quarantièmes Rugissants”, Roaring Forties, nom donné aux latitudes du Pacifique sud, pour leurs phénomènes météorologiques et océaniques impressionnants. Avec des murs de vagues, sur des kilomètres, pouvant dépasser les 35 mètres de hauteur…
(2) Lors du Vendée Globe 1992-1993, le navigateur Bertrand de Broc se recoudra la langue, en dépit des secousses incessantes de son bateau, suivant les indications à distance du chirurgien, le docteur Chauve…
(3) Cap mythique, à l'extrémité de l'Amérique du sud, que tout navigateur rêve de franchir. Lieu de rencontre, souvent tumultueuse, entre Atlantique et Pacifique.
(4) Notamment, en 1990 : Titouan Lamazou remporte la première édition de la prestigieuse course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Vendée Globe. En tête dès le troisième jour, il boucle le tour du monde en 109 jours et, environ, 9 heures. Il termine premier, dans la catégorie des monocoques, dans la célèbre course transatlantique : La Route du Rhum. Il est Champion du Monde de course au large de 1986 à 1990.
(5) En 1993, il quitte le milieu professionnel de la course au large.
(6) Haïti – Récits de voyage, qu’on retrouve dans une édition refondue : Carnets de voyage 2 : Haïti, Mali, Colombie, Russie, Indonésie, Gallimard 2000.
(7) Carnets de voyage 1 : Egypte, Cuba, Bénin, Grèce, Japon, Gallimard, 1998.
(8) http://www.france5.fr/femmes-du-monde/index-fr.php?page=accueil
(9) UNESCO, Groupe l’Oréal, Paris Match, Gallimard, France 5, entre autres.
Illustration : Dayu et Sariah, portraits par Titouan Lamazou